Hiroshige

Hiroshige et les cinquante trois stations du Tokaido

Deux expositions étaient récemment présentées sur les deux sites de la Pinacothèque de Paris. L’une d’elles était consacrée à l’art si particulier de Van Gogh, l’autre entièrement dédiée au célèbre maître d’Edo (le Tokyo d’avant 1868), le but des commissaires étant de permettre aux visiteurs de confronter les deux œuvres et de découvrir l’une des principales références du peintre néerlandais. Dans cet article je compte plus particulièrement me concentrer sur le travail extraordinaire d’Hiroshige, celui qui fut une révélation pour beaucoup d’artistes européens au tournant du XIXe siècle et a orienté leur créativité dans de nouvelles directions.

Les estampes japonaises appartiennent à une forme d’art connue au japon sous le nom d’ukiyo-e, ou « images du monde flottant ». Hiroshige en est l’un des derniers maîtres et a porté ce genre jusqu’à un niveau inégalé dans le monde prospère et en paix de la période Edo et des shōguns Tokugawa. C’était un monde de plaisirs, celui des pièces de Kabuki, des combats de lutteurs, des maisons de geishas, des soûleries, des intrigues amoureuses et des romans grivois. Les œuvres de l’ukiyo-e faisaient partie intrinsèque du monde quelles peignaient. Faites par des gens du peuple, comme Hiroshige et pour la distraction d’autres gens du peuple, elles étaient entièrement soumises aux goûts changeants (penser au « monde flottant ») de l’époque.

Si Katsushika Hokusaï (et sa vague) reste encore le plus célèbre des artistes japonais chez nous, Hiroshige en est le maître incontesté au Japon. Né en 1797, Hiroshige était de près de quarante ans plus jeune qu’Hokusaï. Ayant perdu ses parents vers l’âge de quatorze ans, il va rapidement se consacrer à la peinture. A quinze ans il commence à étudier l’art avec Utagawa Toyohiro et l’année suivante il fut autorisé a adopter le surnom de son maître, honneur qu’il n’aurait pas dû obtenir, en principe, avant plusieurs années. Au début il s’écarta peu de la manière traditionnelle de l’ukiyo-e, faisant de nombreux portraits d’acteurs et de guerriers. Libéré de toute obligation par la mort de son maître, il commence en 1831 à s’intéresser aux paysages et aux peintures de fleurs et d’oiseaux. Comme Hokusaï en son temps, il pense des paysages dotés de personnages. Au lieu de parler des personnages comme d’un élément du décor, Utagawa Hiroshige va élargir sa vision pour inclure aussi bien ce qui entoure les personnages que les personnages eux-mêmes.

Malgré un assez bon accueil, sa première série d’estampes n’impressionna pas suffisamment pour accroître sa réputation et il dut attendre une autre occasion. Elle se présenta rapidement. En 1831 ou 1832 il put faire son premier voyage le long du Tokaido, ou « Route de la mer Orientale » qui conduisait d’Edo à la capitale impériale, Kyoto. Il y rassembla bon nombre de documents pour ses estampes.

A cette époque, au premier jour de la huitième lune, les shōguns d’Edo avaient coutume d’offrir chaque année des chevaux à l’empereur. On célébrait également à cette date la récolte du riz de l’année. On demanda vraisemblablement à Hiroshige de venir faire des croquis du voyage en suivant le cortège. Il dessina ensuite une série de cinquante épreuves en couleurs, une pour chaque arrêt du Tokaido. Le travail de gravure et d’imprimerie était tellement grand que deux maisons d’édition se partagèrent la tâche. La version Hoei-dō, considérée comme la meilleure, apporta à son auteur une renommée immédiate. Il y eut ensuite deux autres versions, gyōsho et reisho ainsi appelées à cause de leurs calligraphies respectives.

La particularité de la série du Tokaido et plus tard de celle du Kisokaido (la deuxième route, ou « route du nord » entre Edo et Kyoto) est quelles furent les premières à évoquer les véritables paysages de ces routes. En effet, ces estampes cherchaient à donner au spectateur le sentiment qu’il voyait réellement les endroits en question, qu’il faisait en quelque sorte un voyage imaginaire. Les images d’Hiroshige ne possédaient pas la logique d’une composition d’Hokusaï, mais elles rendaient d’une façon beaucoup plus belle les qualités lyriques de la nature japonaise.

Un des moyens employé par Hiroshige pour rehausser l’effet de ses estampes fut de varier la saison et le climat. Neige à Kambara, clair de lune sur Numazu, brume à Mishima, pluie à Shono, il est certain que l’artiste se fia beaucoup à son imagination. Ses croquis avaient été fait en été et la part de réalité des estampes se mélange souvent avec le souhait que son image soit plus belle que la réalité elle-même. Ainsi, c’est à un voyage rêvé qu’il nous invite.

Utagawa Hiroshige mourut en 1858. Son poème d’adieu donne un sens à ce qui fut la grande histoire de sa vie :

Je laisse mon pinceau à l’Est

et me prépare au voyage.

Je vais voir les sites célèbres de la terre de l’Ouest

La « terre de l’ouest » est le paradis du Boudha Amida, mais le poème, dans son ensemble, suggère le merveilleux voyage du Tokaido.

Source :

De Tokyo à Kyoto avec Hiroshige, Ichitaro Kondo.

Livre :

Hiroshige : L’art du voyage de Marc Restellini, Matthi Forrer, Rossella Menegazzo et Shigeru Oikawa

 Pinacothèque de Paris (28 place de la Madeleine, 75008, Paris) M° Madeleine

http://www.pinacotheque.com/

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