La peinture symboliste, un univers parallèle

En regard de l’exposition L’ange du bizarre.

Le Romantisme noir de Goya à Max Ernst.

        William Degouve de Nuncques, les Anges dans la nuit, 1894

L’art symboliste ne peut se résumer à la représentation idéalisée d’un monde onirique pour bourgeois en mal d’inspiration, et qui aura souvent été véhiculée par les peintres de salon du XIXe siècle. Le malentendu a longtemps persisté au sujet de la qualité même de cet art, dont la délimitation trop floue n’a fait que desservir son image. Certains ont su trier le bon grain de l’ivraie et remettre sur ses rails cette pensée particulière, aux multiples avatars, qui cependant possède une véritable ligne de force.
La croyance en une réalité cachée, l’inquiétant mystère de l’être, le doute profond puis le malaise devant le matérialisme de cette nouvelle société ne pouvaient qu’entrer en opposition avec l’autre réalité, celle-là bien visible de l’exploration scientifique, de la domestication des forces naturelles, du droit au bonheur et à la réussite. L’Irréel, le Rêvé et le Pressenti face aux certitudes matérielles du siècle de la vapeur. Le monde idéal n’était pas le même des deux côtés.
Le symbolisme peut être vu comme la continuation des idéaux de certains artistes de la charnière entre le XVIIIe et le XIXe siècle, comme Füssli, Blake, Friedrich ou Goya. Ces grands précurseurs proposèrent leur propre représentation de la réalité, défiant la Philosophie des lumières et pressentant derrière l’avènement de la révolution industrielle et la sécularisation, la disparition irrémédiable de la magie dans notre monde.
Voilà ce que disait Verlaine en 1891 à propos du symbolisme en écriture à un journaliste du Figaro : « Autant de symbolistes, autant de symboles différents. Le symbole de quoi ? Voilà encore ce que j’ignore. Mais le symbole c’est la métaphore, c’est la poésie même ». Le mot était lancé.
Dans un autre domaine, le peintre suisse Arnold Böcklin (1827-1901) ne définira pas autrement la nature d’une œuvre symboliste : « Un tableau doit raconter quelque chose, donner à penser au spectateur comme une poésie et lui laisser une impression comme un morceau de musique ». Il aborde ici les trois principales composantes d’un tableau symboliste.

    Arnold Böcklin, dans la mer

Premièrement, celui-ci doit rendre clair son contenu en utilisant la narration. Pour cela, il faut qu’il évite l’anecdote et qu’il cherche plutôt à créer les conditions qui amèneront le spectateur à dépasser son contenu visuel pour ainsi laisser libre cours à ses pensées. Enfin, Böcklin envisage une dimension musicale propre à l’œuvre d’art symboliste. Cette référence kinesthésique (sensation interne du mouvement du corps assurée par le sens musculaire et les excitations de l’oreille interne ; déf. Petit Robert) sera régulièrement mise en avant par les artistes de cette mouvance. L’œuvre d’art doit revêtir à la fois une dimension poétique, intuitive, reflétant son côté inexplicable, et une autre intellectuelle, véhiculant une idée centrale. Ses deux composantes formant l’entité même du tableau doivent être indissociables, comme en musique.

Il va sans dire qu’une telle attention à vouloir élargir le champ visuel de l’œuvre d’art aux confins du monde immatériel, celui du rêve, de la vision, de l’hallucination, se rattache à l’art religieux et à la mission qu’il s’était vu confier auprès du grand public. La sécularisation progressive des sociétés urbaines européennes avec la montée en puissance du fait politique va encourager le renforcement de la morale au détriment de la métaphysique. Les symbolistes vont combler ce trou laissé par la religion, mais à leur manière. Syncrétique (Moreau, Toorop, Gauguin), influencée (Denis, Puvis de Chavannes, Carrière), blasphématoire (Ensor). Leur représentation du monde de l’au-delà sera tellement variée qu’elle en deviendra toute relative. Ne reste plus alors pour unir véritablement ces artistes que leur message doucement mélancolique et cette constatation que derrière la réalité matérielle existe peut-être une réalité spirituelle. Aussi, la logique du rêve, de la demi-conscience, des expériences irrationnelles doit primer sur le reste. La recherche d’expériences psychodynamiques proche de l’extase va bientôt situer leur démarche aux frontières des comportements pathologiques.

La suite de lithographies d’Odilon Redon « Dans le rêve », plonge le spectateur aux confins extrêmes de la pensée de l’artiste. « Ces dessins étaient en dehors de tout ; ils sautaient pour la plupart, par-dessus les bornes de la peinture, innovaient un fantastique très spécial, un fantastique de maladie et de délire », écrit à son sujet J.K. Huysmans, critique d’art dans A Rebours en 1881. Le sommeil et, encore mieux, le demi-sommeil, deviennent des chaudrons où se concoctent les élixirs permettant de voir l’invisible derrière le visible. Le dormeur communique avec l’autre monde (Moreau, Klinger, Gauguin, Redon). Le médium n’est plus très loin (c’est la pleine période du spiritisme). Et derrière les nombreux masques tour à tour béats ou grotesques (Ensor, Klee, Redon, Knopf), l’esprit, enfin libéré, a déjà gagné l’univers infini et supra-individuel. La méditation et le silence des religions orientales sont l’une des voies empruntées pour atteindre la véritable réalité. L’autre, également représentée dans la peinture symboliste touche au contraire à l’ivresse et à l’exaltation.

Nietzsche décrit parfaitement la complémentarité de ces deux voies dans « Naissance d’une tragédie ». Le monde du rêve apollinien et celui de l’ivresse dionysiaque forment un tout grâce auquel l’homme doit pouvoir se réinventer. « Quelque chose qu’il n’a jamais éprouvé doit s’extérioriser… Désormais, l’essence de la nature doit s’exprimer symboliquement ; un nouveau monde de symboles est donc nécessaire… ». La danse va devenir un symbole de libération ; celui des corps et des âmes. Salomé à moitié nue et ses voiles virevoltants, l’homme communique enfin avec les siens, avec la vie elle-même sur laquelle il a recalé son propre rythme depuis longtemps défectueux. L’ivresse amoureuse et la relation érotique découlent de cette première libération dionysiaque. Le thème du baiser, celui des amants fusionnels rassemblent les artistes bien au-delà de la sphère symboliste (Rodin). Cependant, et malgré le profond engagement de certains artistes, cette conception révolutionnaire de l’acte d’amour se heurte à la terrible morale bourgeoise de cette période. L’image de la femme, figure centrale de l’art symboliste reste donc ambigüe. De l’adoration à la haine, sorcière ou martyre, déesse ou vulgaire nymphe, elle suscite chez l’homme des sentiments opposés, extrêmes. Elle devient pour lui l’image de la mort, le symbole de son propre anéantissement.

Odilon Redon, les fleurs du mal, eau-forte, 1890, VI/ »Sur fond de mes nuits, Dieu, de son doigt savant, dessine un cauchemar multiforme et sans trêve »

Parce qu’il a de tout temps cherché à comprendre ce qui se cachait derrière les apparences, le symbolisme va s’emparer de ce vocabulaire issu du passé des hommes. Les fleurs, représentation du bien ou du mal, les animaux aux nombreux attributs négatifs ou positifs, cygne ou serpent, poisson ou lion, tous vont devenir le prétexte d’une réinterprétation de notre monde. En arrière-plan de toutes ces œuvres, entre paradis et enfer, espace rêvé, unique, apocalyptique ou enchanteur, le paysage sera le lieu où va évoluer cet univers.

L’artiste symboliste exprime ses doutes et ses craintes, ses désirs et ses peurs, dans un monde en perpétuelle accélération, sans repaires, et bientôt livré aux horreurs du XXe siècle. Odilon Redon a intitulé l’une de ses lithographies « le rêve s’achève par la mort ». Plus tard, les Surréalistes ont longuement médité là-dessus. On pourrait comprendre ici, la mort de l’art lui-même, l’art, la dernière certitude dans un monde où tout est relatif.

L’ange du bizarre
Musée d’Orsay
Jusqu’au 23 juin 2013

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Une introduction en conseils et astuces pour retrouver votre créativité

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Etes-vous (un peu) comme moi ? Aimez-vous les expositions et tout ce qui touche à l’art mais vous n’osez pas vous lancer dans une activité artistique ? Dans ce cas, ce blog est fait pour vous.

Bertrand Ségur, artiste graveur et écrivain, et moi-même, coach de formation, souhaitons partager avec vous une approche personnelle sur l’art et la créativité. Comme nous l’avons déjà annoncé dans la page « Qui sommes-nous ? », ceci dans le but de vous aider, afin de vous libérer et de vous permettre d’oser vous exprimer d’une manière artistique de quelque manière que ce soit. Ecriture, peinture, dessin, musique, danse… Tout est permis.

Dans ce blog, Bertrand Ségur parlera d’artistes connus (et moins connus) toujours sous les feux de la rampe, grâce à des expositions en cours ou qui se sont récemment déroulées. Il abordera également différentes techniques des arts plastiques.

En parallèle, en tant que coach, je vous donnerai des conseils ou astuces à appliquer afin de retrouver votre créativité ou bien de la développer tout court. Nous ne sommes pas tous artistes, bien qu’au fond de chacun de nous sommeille un petit trésor de créativité non dévoilée. La société actuelle ne nous permet pas toujours de nous exprimer dans cette voie. Ainsi, cela peut parfois engendrer un sentiment de manque chez certains. On sait pourtant depuis longtemps que toute expression artistique, professionnelle ou en amateur peut nous remplir de bien-être et de satisfaction.

J’en ai fait l’expérience moi-même car pendant des années j’ai vécu en dehors du domaine de la créativité. Depuis, j’ai repris des activités créatives, mais sans rapport avec les arts plastiques (un jour peut-être ?). Je suis plutôt du genre à relooker des objets et donner une seconde vie à des choses destinées à la poubelle (voici mon blog : http://kikibricole.blogspot.fr/). Et cela me remplit à chaque fois de bien-être. Voilà pour cette brève introduction. Dans un prochain article j’aborderai des techniques pour que vous récupériez cette créativité enfouie.

Si cet article vous plaît et si vous avez des envies de créativité, laissez-moi votre commentaire ci-dessous et dites-nous ce qui vous manque ou ce que vous aimeriez savoir ou connaître.

 

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L’art de la gravure 1

Gravure 1 : définition générale


Le terme « gravure » vient du grec graphein qui signifie écrire ou dessiner. Dans sa plus large acception, il recouvre la transposition de formes en un système de lignes, de points et de surfaces.

Dans son sens commun, il s’agit du passage d’un dessin artistique libre (dans le domaine de l’art contemporain, il est souvent question de gravure originale, mais cela fut longtemps une gravure de reproduction) à l’élaboration d’un matériau approprié dans le but d’en obtenir une empreinte, c’est-à-dire de produire un certain nombre d’exemplaire de l’œuvre.
La gravure a connu de profondes transformations au cours du temps. Longtemps dépendante de la peinture et des livres qu’elle était sensée illustrer ou décorer, elle s’en est progressivement affranchie grâce à certaines personnalités artistiques (Dürer pour le burin, dont on verra dans un autre texte l’apport impressionnant. Rembrandt pour l’eau forte, une technique mixte qui sera aussi abordée plus tard.)
D’un point de vue technique, le tirage est la multiplication d’un dessin (ou d’un texte) élaboré par les procédés de la gravure par transfert d’une encre d’imprimerie d’un support (planche) sur du papier (ou d’autres matériaux adéquats) La planche est un objet matériel portant une représentation artistique dans laquelle se trouve délimités des éléments d’impression (des sites en creux ou en épargne) qui laissent une empreinte lorsqu’ils sont chargés d’encre. La planche peut-être faite en différents matériaux (bois, cuivre, zinc, acier, caoutchouc, pierre, linoléum, textile etc.) L’impression peut être manuelle (simple pressoir, rouleau) ou mécanique (presse de Gutenberg, presse de taille douce à moulinet, etc…). Le résultat final du tirage se nomme épreuve (ou estampe).

Chaque épreuve d’une même planche diffère quelque peu des autres, en partie à cause de l’apport manuel d’encre sur la planche et du tirage à la main. C’est pourquoi chaque épreuve définitive à valeur d’original. Il existe d’autres épreuves qui sont produites lors de l’élaboration de la planche par l’artiste : elles reçoivent le nom d’états (premier état, deuxième état, etc.) et n’existent qu’en nombre limité d’exemplaires. Les termes E.E ou E.A sont des abréviations de état de travail ou épreuve d’état.
L’estampe est signée et datée dans le coin inférieur droit, juste sous le dessin (à partir de la fin du XIXe). Dans le coin inférieur gauche, une fraction avec le numéro d’ordre de l’épreuve et parfois le titre.
Il ne faut pas que le nombre d’exemplaires originaux dépasse une certaine limite. Le maximum des tirages dépend de la technique utilisée et de la solidité de la planche (par ex, du plus dur au moins dur : acier, cuivre, zinc). En général, on va de 50 à 100 pièces (pointe sèche, crayon), 200 maximum en lithographie ou en sérigraphie. Le respect des limites et l’indication du nombre réel d’épreuves prouvent le sérieux du graveur. Moins on effectue de tirages, plus les épreuves sont précieuses.
Dans les prochains textes sur la gravure, j’aborderai plus en détail les différents procédés, les règles particulières liées au tirage, les instruments et leur mode d’utilisation.

source principale :

 

 

Les techniques de la gravure, Aleš Krejča, Gründ

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Mais comment ils font ! (ces artistes célèbres)

C’est vrai, comment ont-ils fait pour un jour maîtriser à ce point leur sujet, et ainsi transcender leur part de créativité en art ? Il sera ici question de découvrir différentes techniques de représentation utilisées par des artistes célèbres, ou non, dont je parlerai aussi dans Attention, Kultur ! Vaste programme, là encore, et dont je n’aurai pas la prétention de faire le tour.

Je ne veux surtout pas faire monter la pression en décrivant des procédés parfois laborieux, compliqués et nécessitant un long apprentissage ! Comme on l’a déjà expliqué, notre démarche consiste avant tout à se faire plaisir en laissant aller sa curiosité d’un thème à un autre. Certaines techniques vous seront sans doute déjà connues, d’autres totalement nouvelles et surprenantes. En tout état de cause, l’intérêt que l’on peut porter à ces techniques peut parfois influer d’une manière inattendue sur sa propre envie de créer. L’odeur de l’encre de gravure, de l’acrylique ou, plus subtil, le toucher d’un crayon gras, d’une simple gouge, d’un beau papier, n’est jamais à négliger dans le processus inconscient qui nous lie à l’acte de création.

Le bien-être que l’on ressent souvent au sein d’un atelier artistique (ou plus généralement en créant) touche autant à nos sens qu’à l’émulation personnelle ou générale. On tâte, on touche, on fait, on sent, on regarde, les yeux fermés ou ouverts. Les instruments sont là pour vous permettre de créer. L’imagination vous guide, la satisfaction vous porte, le reste n’est que question de temps, d’entraînement, et surtout d’envie.

Que cela soit clair: ni mon but, ni d’ailleurs celui des Ateliers décomplexés,  n’est de vous enseigner les bases du dessin, de la peinture ou de la gravure, en modélisant sous forme de cours préétablis des recettes à recopier chez soi. Non, il s’agira ici de décrire quelques bases techniques que vous pourrez un jour approfondir de votre côté, si jamais vous en ressentez l’envie ou l’intérêt !

Pour faire ressortir la part de créativité qui sommeille en vous, il faut aussi pouvoir un jour dépasser sa peur à l’idée d’utiliser tous ces procédés. Cela tombe bien, c’est l’un des objectifs que ce blog s’est assigné !

Ainsi, seront tranquillement abordés dans différents articles : le dessin (et le trait), la gravure, quelques notions de perspective, la lumière, la couleur, la figure, le paysage…, et j’en passe.

N’hésitez surtout pas à me poser des questions. En sachant, bien sûr, que je n’aurai pas réponse à tout !

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Hiroshige

Hiroshige et les cinquante trois stations du Tokaido

Deux expositions étaient récemment présentées sur les deux sites de la Pinacothèque de Paris. L’une d’elles était consacrée à l’art si particulier de Van Gogh, l’autre entièrement dédiée au célèbre maître d’Edo (le Tokyo d’avant 1868), le but des commissaires étant de permettre aux visiteurs de confronter les deux œuvres et de découvrir l’une des principales références du peintre néerlandais. Dans cet article je compte plus particulièrement me concentrer sur le travail extraordinaire d’Hiroshige, celui qui fut une révélation pour beaucoup d’artistes européens au tournant du XIXe siècle et a orienté leur créativité dans de nouvelles directions.

Les estampes japonaises appartiennent à une forme d’art connue au japon sous le nom d’ukiyo-e, ou « images du monde flottant ». Hiroshige en est l’un des derniers maîtres et a porté ce genre jusqu’à un niveau inégalé dans le monde prospère et en paix de la période Edo et des shōguns Tokugawa. C’était un monde de plaisirs, celui des pièces de Kabuki, des combats de lutteurs, des maisons de geishas, des soûleries, des intrigues amoureuses et des romans grivois. Les œuvres de l’ukiyo-e faisaient partie intrinsèque du monde quelles peignaient. Faites par des gens du peuple, comme Hiroshige et pour la distraction d’autres gens du peuple, elles étaient entièrement soumises aux goûts changeants (penser au « monde flottant ») de l’époque.

Si Katsushika Hokusaï (et sa vague) reste encore le plus célèbre des artistes japonais chez nous, Hiroshige en est le maître incontesté au Japon. Né en 1797, Hiroshige était de près de quarante ans plus jeune qu’Hokusaï. Ayant perdu ses parents vers l’âge de quatorze ans, il va rapidement se consacrer à la peinture. A quinze ans il commence à étudier l’art avec Utagawa Toyohiro et l’année suivante il fut autorisé a adopter le surnom de son maître, honneur qu’il n’aurait pas dû obtenir, en principe, avant plusieurs années. Au début il s’écarta peu de la manière traditionnelle de l’ukiyo-e, faisant de nombreux portraits d’acteurs et de guerriers. Libéré de toute obligation par la mort de son maître, il commence en 1831 à s’intéresser aux paysages et aux peintures de fleurs et d’oiseaux. Comme Hokusaï en son temps, il pense des paysages dotés de personnages. Au lieu de parler des personnages comme d’un élément du décor, Utagawa Hiroshige va élargir sa vision pour inclure aussi bien ce qui entoure les personnages que les personnages eux-mêmes.

Malgré un assez bon accueil, sa première série d’estampes n’impressionna pas suffisamment pour accroître sa réputation et il dut attendre une autre occasion. Elle se présenta rapidement. En 1831 ou 1832 il put faire son premier voyage le long du Tokaido, ou « Route de la mer Orientale » qui conduisait d’Edo à la capitale impériale, Kyoto. Il y rassembla bon nombre de documents pour ses estampes.

A cette époque, au premier jour de la huitième lune, les shōguns d’Edo avaient coutume d’offrir chaque année des chevaux à l’empereur. On célébrait également à cette date la récolte du riz de l’année. On demanda vraisemblablement à Hiroshige de venir faire des croquis du voyage en suivant le cortège. Il dessina ensuite une série de cinquante épreuves en couleurs, une pour chaque arrêt du Tokaido. Le travail de gravure et d’imprimerie était tellement grand que deux maisons d’édition se partagèrent la tâche. La version Hoei-dō, considérée comme la meilleure, apporta à son auteur une renommée immédiate. Il y eut ensuite deux autres versions, gyōsho et reisho ainsi appelées à cause de leurs calligraphies respectives.

La particularité de la série du Tokaido et plus tard de celle du Kisokaido (la deuxième route, ou « route du nord » entre Edo et Kyoto) est quelles furent les premières à évoquer les véritables paysages de ces routes. En effet, ces estampes cherchaient à donner au spectateur le sentiment qu’il voyait réellement les endroits en question, qu’il faisait en quelque sorte un voyage imaginaire. Les images d’Hiroshige ne possédaient pas la logique d’une composition d’Hokusaï, mais elles rendaient d’une façon beaucoup plus belle les qualités lyriques de la nature japonaise.

Un des moyens employé par Hiroshige pour rehausser l’effet de ses estampes fut de varier la saison et le climat. Neige à Kambara, clair de lune sur Numazu, brume à Mishima, pluie à Shono, il est certain que l’artiste se fia beaucoup à son imagination. Ses croquis avaient été fait en été et la part de réalité des estampes se mélange souvent avec le souhait que son image soit plus belle que la réalité elle-même. Ainsi, c’est à un voyage rêvé qu’il nous invite.

Utagawa Hiroshige mourut en 1858. Son poème d’adieu donne un sens à ce qui fut la grande histoire de sa vie :

Je laisse mon pinceau à l’Est

et me prépare au voyage.

Je vais voir les sites célèbres de la terre de l’Ouest

La « terre de l’ouest » est le paradis du Boudha Amida, mais le poème, dans son ensemble, suggère le merveilleux voyage du Tokaido.